Une poussée d’imagination, une volonté d’écriture, un désir d’expression ?

   Le thème du prochain numéro de la revue sera « paroles de baignoire »
   
Ne tergiversez pas, envoyez-nous vos écrits avant le 1er avril 2007 ! Ce n’est pas une blague : vous serez peut-être publié dans notre cinquième numéro en ligne : Les Muses à tremplin est une revue électronique que vous pouvez lire via notre site.
   Vous souhaitez vous exprimer, venir partager vos points de vue sur l’écriture, découvrir des auteurs, des styles, des actualités, rejoignez-nous aussi sur notre blog !
   A bientôt sur la toile !



Sans faire de bruit,

   par le geste et le regard, la pensée indicible, des mots de feutre au tableau coloré du peintre, de l’enfance souffrante à la maturité érotisante, que ces quelques textes vous emportent comme ils ont porté leurs auteurs.


                                         — Je te préviens —


   — Tu veux bien te taire, s’il te plaît, mon ange ? Elles sont sympa, tes histoires de cour de récré, mais on n’entend plus la télé. Et puis, tu ne fournis vraiment aucun effort. Quand tu parles, on ne comprend pas un mot sur deux. Articule ! Je vais lui dire, moi, à ton orthophoniste, ce que je pense de ses séances de rééducation.
   — Va mâcher ton chewing-gum plus loin, ma chérie. Ton bruit de mastication, ça me donne des crampes à la mâchoire. En plus, tu n’arrêtes pas de baver. Va t’essuyer à la cuisine. C’est pourtant pas sorcier de faire comme tout le monde : fermer la bouche quand on mâche !
   — Écoute, mon bébé, ne te mets pas dans des états pareils ! Tu peux toujours crier, ça n’y changera rien : le docteur a dit trois heures par jour. Et cesse de pleurer, ça va mouiller ton pansement, on ne pourra plus le décoller tout à l’heure. C’est peut-être pénible, mais c’est ça, ou tu continues à tenir ta tête de travers. Et les princesses ne tiennent pas leur tête de travers. Tu veux être une princesse, n’est-ce pas ?
   — On se demande parfois si tu ne fais pas exprès. Tu ne l’avais pas vue, cette crotte de chien ? Arrête de pleurer, tout le monde nous regarde. Une fois de plus… C’est bien la peine d’avoir mis une somme pareille dans ta paire de lunettes. Vraiment, ça n’arrive qu’à toi. Comment ça, ce n’est pas de ta faute si tu n’y vois rien ! C’est de la mienne, peut-être ?
   — Je t’aime, ma caille, tu le sais. Mais franchement, tu m’épuises. Pourquoi est-ce toujours aussi compliqué ? Tu as un maillot rose, à faire pâlir d’envie toutes les petites filles de la piscine, des brassards ultra larges gonflés par ton papa, j’accepte de t’accompagner alors que je suis enrhumée. Et non, il y a encore quelque chose qui ne va pas. Il faut encore que tu pleures. Ils n’ont pas peur de l’eau, les autres enfants. Alors pourquoi, toi, tu aurais encore besoin de te distinguer ?
   Pourquoi qu’elle cause toujours autant. Elle pourrait pas se taire, histoire que j’en case une ? C’est la même ritournelle, tous les jours ; ses colliers de mots, c’est tout plein d’angles. Ses mots d’amour, c’est mauve comme des chardons.
Ils sont pas beaux, mes mots, qu’elle dit. Ils sortent de travers, et je les crache. Ils flottent dans l’air, écorchés, pas finis. Mes câlins, ça la brûle. J’sais pas non plus faire des baisers : j’ai pas trouvé la clé qui ferme les lèvres. Mes sourires sont des rictus ; elle m’appelle son clown. Je peux pas cligner des yeux, je fronce jamais les sourcils. Elle m’appelle son baigneur.
Je suis un corps que la nature a mal loti. Je suis l’ingratitude et la disharmonie. Je suis son fœtus contrefait.
   Je sens bien qu’elle m’en veut, et je sais bien pourquoi.
   Mais moi, parfois, je la déteste. Je la déteste d’être si belle, elle qui m’a faite si laide. Je la déteste parce qu’elle parle bien ; moi, j’aimerais tant qu’elle parle beau. Je la déteste parce qu’elle m’éduque, et qu’elle me forme : elle sort sa lime, et elle rabote ; avec ses mains, elle me compresse ; avec ses bras, elle me comprime ; et puis sa bouche, c’est pour claquer.
   Elle voudrait bien que je fasse pas de bruit. Mes bruits, elle les trouve incongrus. Mais moi, je vais continuer à trébucher les mots, à grimacer la vie. Tu m’empêcheras pas de marcher dans la merde, parler trop haut et m’avancer toute de travers.
   Je te préviens : je vais pas vivre sans faire de bruit !


Sandrine Caroff


Trait-1

   À Propos de l'auteur :
   Enseignante de lettres et chercheur en littérature. A trouvé le goût d’écrire, et cherche à transmettre celui de lire.


Trait-1

                             — L'œil du peintre (et autre texte) —


   J’ai serré la main, j’ai serré le pinceau bleu, trempé dans un peu d’eau.
   J’ai serré ce visage à la fois muet et vibrant de couleurs. Le vent faisait tourner le paysage mais l’homme restait immobile, contemplatif et perplexe. Alors j’ai couru aux quatre coins du ciel pour mélanger les nuances dans une danse silencieuse, je mimais l’or des ajoncs, le gris bleuté de la roche, je mimais l’asphalte, presque noire et cette petite fille au bonnet rouge tout droit sortie d’un tableau de Corot.
   L’air est de coton, je continue à rêver de couleurs qui n’existent pas. Hélas ma palette est improbable au matin. Je ne me décourage pas. Pendant ce temps l’homme ne bouge pas, attend son tour. Son immobilité est parfaite, je dirais qu’il guette la lumière, son passage fugace sur la lande dorée, à saisir l’éphémère, à boire les couleurs comme un alcool doux et sucré. Le ciel paraît s’arrêter et compter ses nuages, le soleil cloue au sol le paysage et je veux croire que ce n’est que pour le seul peintre. Ses doigts sont sales d’avoir pris la peinture à bras le corps, dans un combat intérieur. L’homme n’entend rien, il n’est qu’un regard tendu comme un arc, à dévorer le vent qui touche la peau de la terre, imperceptiblement. Sa  présence silencieuse habite le monde.


Au-dessus du monde


   Dans l’usine à former les nuages l’imaginaire lâche ses loups qui flairent la terre comme une ardoise. A la craie blanche ils marquent le tableau du ciel, la meute court sur le monde comme on glisse sur la grève, la conquête toujours, la conquête de nos horizons bas. Ton visage, là, tente d’exister entre deux cumulo-nimbus, je souris à déployer le vent, les nuages sont mes amis, ils dessinent des figures familières sur fond d’azur fou. Tout se fait en silence, la masse des nuages avance au ralenti mais avec grandeur et panache. Rien ne se touche vraiment, c’est comme palper le brouillard, on ne ressent que le froid. Le ciel est l’incomplétude du monde, le ciel est son envers, ce qui ne compte pas vraiment, à part toi qui imprime ton sourire au-dessus de ma maison. L’éther appartient aux amoureux dit-on, parce que là rien ne pèse vraiment en dehors des amants de Chagall qui se tiennent la main pour ne pas aimer trop haut.





Céline Raymond


Trait-1

   À Propos de l'auteur,
   Agée de quarante-trois ans, longtemps guide-conférencière à Rennes, anime également des ateliers d'écriture. La peinture, en plus de la poésie est une de ses passions.


Trait-1

                                            — Sans bruit —


   Tout sourire est une parade    tes sanglots
   des images des ruades
   ton sourire est une parade

   Des misères loin du bruit
   mettent pourtant le monde à tes genoux

   S'avancer sans faire de bruit
   toi qui est sourd au coeur de la forêt
   la lune y est assourdie par la nuit

   Tout sourire est une parade
   pour des rêves à contempler
   et des rires
   à vouloir les garder
   intérieurs pour ne rien gâcher

   Car elle a dit : « sans faire de bruit »
   et je me déplace sans mes bras sans mes mains
   et que je parlerai sans ma bouche sans mes poings
   serrés l'un contre l'autre pour ne rien rejeter

   Faire du bruit c'est ne rien garder...


   Sans bruit ? Sans dire donc, mais un dit verbalisé alors, car le dire c'est autre chose que dire haut, il y a dire bas, si bas que le silence fait encore trop de bruit. Oui ,donc, parlons-en de ce bruit du silence ? Le bruit du type sourd dans une forêt vide ? Sans personne pour écouter pas de bruit qui vaille. Reste qu'autour de moi je sens ton corps fou, qui tremble et brûle d'effroi cependant trop d'adresse ne marque pas naissance du bruit, et tes silences corporels intensifiés font que je tombe à genoux, et là quel bruit...dans mes os.

   Sans dire verbalisé alors : Peinture, les couleurs agissent sans bruit extérieur, mais alors et le bruit qu'elles causent en nos coeurs ? C'est parfois une symphonie chorale, et dans le bleu quelle audace, même s'il est masque réduit sur un coeur, et dans ce vert quelle misère qui n'invite pas aux problèmes...

   La chair ? Oui, l'usage de la chair ne fait pas de bruit, elle est souple, malléable, sait se taire et dire sans bruit. La chair donc reste seule à ne pas crier sauf la dolor mais là...Elle peut être si muette qu'elle ne s'entend pas n'est ce pas ? Tout autour de nous c'est l'enfer, on chauffe encore le peu de nos vies et s'empiler c'est au-delà de la morale, peut-être pour ça aussi que le bruit ne se fait pas...


   À la chair

   L'aveugle de l'Aube in la Connaissance du Soir, Joë Bousquet :

   « beau monde où la lumière est la parabole du don de chair Pensée du monde où je passe enveloppé de ce qui pense […] Tombe pour devenir la main qui te retient l'homme naît de rêver qu'il ne se connaît pas Une femme est passée elle devient son rêve
Rend à l'homme une chair en se prenant pour lui
»

   Les mots ont besoin de la chair    comme l'émotion a ses besoins dans l'incarnation    C'est le scion, le mont qui figure le Verbe, le coeur du temps en séquences, qui repose en cycle le conte et le pousse au mythe, aux besoins du désir la chair, aux volontés de l'amour la chair, aux déli-r-c-es de la passion ou de la colère la chair encore, il n'est pas de pur esprit qui pourrait être Verbe, car sans vivre la chair il ne p-l-eut(x) plus sur soi mais seulement en soi.

   Bousquet, Quignard et Morgiève, et voilà tout est Vertig quand les petits traités se retrouvent coincés entre le cahier noir et la connaissance du soir …

   Cri ton coeur est un passage où le mistral se meurt
   dans ton horizon coule d'étranges lueurs
   de la nuit non n'est plus celle qui sait des douleurs

   Cri ton humeur ne vaut pas ton humour
   dans cette triste histoire la chair ne s'habille qu'à rebours
   mais dans les étoiles qui meurent la lumière n'a plus de retour

   La chair c'est le vaisseau de nos transports
   celle qui est aussi le port de nos écritures
   quand je mets l'encre dans une gourmandise
   je les entends les voiles de l'Argonaute et les cris de Jason
   aucun marin ne peut nager vers l'aventure
   s'il veut poursuivre et sur vivre c'est dans un vaisseau
   qu'il fera n'être l'émotion, et dans les mots scions naîtront des arbres
   aux écorces tendres ou rugueuses
   comme les vents de notre coeur qui vagues mentent
   par chassant les odeurs de nos marées comme celle de nos éclairs
   de riz tombant aux bals de nos mariées.


   Comment va la chair si elle n'expose plus d'émotions ?

   Aux ignorants…


   Richard Morgiève in Vertig, Denoël :

   « Un

   Cette autre idée aussitôt effacée que somme toute j'étais programmé pour tout effacer et je me disais il y a la guerre en moi INTERPOL me flique à mort et je vais en crever et je me disais en luttant contre le blanc – ça y est c'est la guerre civile! Ça devait arriver ! J'étais.

   Zéro

   J'étais un palimpseste ? C'est ça ? J'étais effacé pour écrire et je pouvais toujours effacer pour écrire m'écrire être écrit ? Mais je ne voulais pas m'effacer pour donner la place à ? À qui à quoi ? Je voulais ce que j'étais ? Je voulais qui j'étais ? Mais .

   Un

   Ça parlait de mort depuis toujours ou presque de mort de peine de terreur et de folie le. »

   …Que nous sommes car deux coeurs, voir même des yeux, en soi tout se mélange et on ne se connaît jamais. Dans la chair il y a le prix à payer qui se manifeste, il y a la passion qui fait couler le sang, carmine passion liée aux cordes de nos attachements, tout nous attache tout nous attaque et ce n'est jamais vin car l'eau n'est pas à transformer, elle est larmes.

   Elle est l'arme, celle du courage, comme celle de la gomme aromatique, délivrant les caresses comme les parfums de menthe. Alors oui ode à la chair, car la chanson du sang est celle qui nous fait perdurer, et quand l'on se teinte d'encre, les mots prennent aussi la couleur sombre du sang, du sans retour, du sans recours, du sans arrêt car on avance on s'efface certes mais jamais les mots tracés. Eux pour ailes. Si on ne s'efface pas on s'envo/i/le donc. Et cela se fait sans h/un bruit.

   C'est dans l'écrit-tür que se pose le Vertig et dans la perte qu'il se manifeste, mais comment dans le principe faire la fête à ce vide, à ce manque qui ne comble pas le mot ? Dans l'ouverture de l'écrit se teinte une rupture des feintes, une ap/porte de mémoires en fuites comme en suites, comme elles en suinteraient sans fin. Et dans ce suint quelle nautique cuisine ferait voguer l'Argonaute ? Même dans notre belle époque moderne de l'induction, rien ne remplacera l'incarnation, car il est part de l'Un dans sa carnation, dans son acceptation, dans sa vision de combler un vide d'air, et un vide d'R donne enfin à vider, non ?


   Et pour en finir là, si « sans faire de bruit » était encore plus bruyant, comme un continu bruissement,  icelui de l'eau vive du torrent, avec les plaies de sable et les bosses des rocs ?


Pant


Trait-1

   À Propos de l'auteur,
   Né en 1968 en Bretagne Sud, Pant est un celte de cœur, peut être pour ça l'influence des mots et de leur musique, et son attrait pour le chamanisme...
   Publications essentiellement sur son site Internet néanmoins, aussi publié chez Mille poètes éditions avec en 2006, ÉCRI(t)S DANS LA NUIT ET G(r)AINS DE LUMIÈRES , qui va être suivi avant la fin de l'année d’À vif d'histoires illustré par Marlen.


Trait-1

                                           — Douze pieds —


Douze pieds marchent au pas, sans faire de bruit


Je ne vis plus pour elle, je ne vis plus pour rien
Je ne vis plus vraiment, et pas plus mal qu’avant
Au cœur, au corps, encore, alors ça va très bien.
Quant elle a raccroché je me suis senti vivre
La vie prépare la mort, j’étais prêt, vivre mort.
J’ai senti sur ma peau son souffle et son parfum
Attirant vers les cieux mon esprit de défunt
La couleur de ses yeux qui brillent à la nuit
Les airs de son visage hâlé par mes sanglots.
J’ai vu au loin le ciel qui me tendait les bras
Je l’ai salué bien bas, étais-je prêt pour elle.
J’ai vu des multitudes de rails, de fers si tristes
Qui menaient à jamais dans l’œil d’un abysse.
Un gouffre en état d’âme, fenêtre en cours des cœurs
Les volets de l’amour laissent perler les pleurs.
C’est toi, c’est mon étoile, qui laisse sa clarté
Et s’écarte des toiles, qui choit au choix sacré.
Une étoile filante, une fille qui hante
Une infinie beauté qui luit sous mes paupières
Je l’attends tant de temps, passer le temps d’un jour
Assise à mon Soleil où s’échoue son amour.
Elle s’éteint d’aussi loin que l’on l’a vue venir
Et s’en va en pudeur que l’on laisse mourir.
Quand les duos des cœurs, les danseurs intrépides
Abattent leurs pas sans au passage des mœurs,
Les morts d’en corps, des pris, les artistes encore seuls
Se laissent, emportés, orphelins de la nuit.
Ils repassent les traits, les histoires d’avant sort
Quand trépassent les nés, et les mirages en or.
Les paramours d’avant au sérail des femmes,
Les caravansérails dans les dunes des corps.
S’envolant vers le haut, les pieds quittent le bas
Et les têtes des Ô laissent en prose les las.
Quittant les mères, les mers, et les pères et les paires
Les solo d’outre-tombe d’épuisement se tombent.
D’un pied déjà hantèrent, pousser l’autre à la nuit,
Pour qu’emporte la foule les pleurs d’une vie.
Comme un trépas de l’âme porte sur l’autre monde
Un soupirail qui se dégage d’en gage d’homme.
Les grains de sable coulent, s’écoulent et le château
De ta vie a croulé sous le poids du passé ;
Et encore de ses mots.

Et ce soir comme encore elle trace, et retrace
Les facettes multiples et les diverses faces
D’un semblant, et d’un masque, ah qu’il est terrifiant
Sur lequel tout ce bruit ne serait que pour rien.
Mais elle parle, et elle raconte, au long du temps
Ce qui se passe, ou qui trépasse, on le sait bien.
C’est un bourdonnement, mais cruel à nos cœurs
Quand est clamée la triste fin de nos bonheurs.
Quand les cris de nos maux ne sont que peur aux yeux
On a l’écrit des mots pour unique détour.
Et c’est sans faire de bruit qu’on part, chacun son tour,
On meurt seul, dans un dernier souffle silencieux.
Sans faire de bruit, dans le silence de mes mots.



Artur Letertre


Trait-1

   À Propos de l'auteur :
   Je m’appelle Arthur, suis au lycée Emile Zola de Rennes ; basketteur et ancien danseur, je passe la plupart de mes nuits à écrire ou rêver.
   Ces textes sont trouvés, là-haut, dans les étoiles
   Qu’une plume égarée, tombant de ce grand voilà,
   A cru bon de dicter durant de noire nuit
   A une main du soir, main noire de la vie.
   Il en serait ainsi, ce serait comme ça ;
   La Plume avait l’emprise sur cinq de mes dix doigts.
   Elle laissa à ma main le soin de la rature


Trait-1

                                      — Les filets de la pluie —



En lentes mouvances
les gouttes de pluie
coulent filets errants
sur la vitre embuée

Un mince rayon de soleil
pris au piège dans les plis du voilage
s’accroche
papillon de lumière

S’évadent mes pensées
qui roulent en roue libre
sur les ailes des vents
vers les chants des cigales

Aux prisons de la chambre
goutte à goutte
les heures s’écoulent
frissonne le silence


Jacqueline Jardin


Trait-1

   À Propos de l'auteur :

   Rennaise, retraitée depuis peu, — premier écrit poétique mis en lumière aujourd’hui — ce besoin de poésie et la  force des mots  restent pour moi un mystère.


Trait-1

                                         — Après on verrait —


   Il est sorti de la chambre juste quelques instants. Dans ses mains au retour une petite fiole qu’il manipulait avec précaution et délicatesse comme on le ferait d’un objet précieux. Il posa la fiole sur le lit. Il souriait. Elle ne savait pas pourquoi il souriait ainsi mais elle aimait bien son sourire. Il dit : « ce sont les femmes qui la font avec de la graine d’Argan ». Elle ne savait pas ce qu’était la graine d’Argan. Après elle saurait, elle chercherait à savoir. Mais là pendant qu’il souriait elle ne savait pas les bienfaits de l’huile berbère, elle ne se doutait pas que d’un arbuste épineux pouvait naître quelque chose d’aussi délicat.
   « Il faut se laisser aller – un peu, je t’apprendrai », lui a t-il murmuré à l’oreille avant de commencer.
   Il ouvrit la fiole, versa dans le creux de sa paume un peu de l’huile dorée si délicatement parfumée. Puis il frotta ses mains l’une contre l’autre, le regard tourné vers elle, sans un mot, que les yeux qui parlent plaisir, désir. Et puis il commença, là, juste au dessus du genou, les deux mains s’ouvrant sur la cuisse dans un geste d’offrande, il commença d’étaler l’huile d’Argan, doucement d’abord puis fermement il dessina le corps, son corps à elle, à l’huile de la graine pilée par les femmes de là bas, qui savent elles, de la forme du corps, que le corps de la femme se dessine dans la caresse de l’homme. C’était une main d’homme grande et puissante qui couvrait d’une odeur subtile et raffinée sa peau toute entière. Ses mains à lui dessinant la pensée d’une image éphémère, construite pour le plaisir de lui dire sans un mot, sans faire de bruit, lui dire un corps à connaître, qu’il aimerait connaître, seulement dans le silence de sa bouche pour sourire et de ses mains pour caresser et deviner l’onctuosité –peut-être-, d’un amour encore indiscipliné ou alors à naître.?Après on verrait.


Maud Viala


Trait-1

   À Propos de l'auteur,
   L'auteur dit : féminin pluriel figurée virtuelle. Ma conception de la littérature ?  Expression du sens; masculin pluriel.


Trait-1

                                        — Sans faire de bruit —


   Voilà des mois qu’ils m’en parlent, qu’ils en parlent entre eux, en famille, au téléphone, au square, à leurs amis, en précisant à chaque fois qu’il ne faut pas trop en parler. Il paraît que ça pourrait m’affoler. C’est vrai que ça ressemble à la première chose grave qui va m’arriver. Tout ce que je sais c’est que je suis au centre de cette affaire. En premier il faut que je sois propre! Je ne trouve pas du tout sale de faire dans ma couche, maman enveloppe le tout dans un joli petit paquet et hop !ni vu ni connu. C’était pratique mais ce n’est semble-t-il pas la bonne méthode.  « Ce n’est plus possible », a dit maman.
   Une fois encore je vais céder, ça leur fait tellement plaisir. Il reste que je sais comment faire pour les contrarier... Ploc...! Enfin vous avez sans doute compris, tout ce cirque, c’est pour pouvoir aller à l’école. Tout le monde me promet monts et merveilles. « Tu verras, tu auras plein de petits camarades, tu vas peindre sur de grandes feuilles, tu vas apprendre de nouvelles chansons, tu auras plein de jeux à ta disposition. ». Faut voir! Je ne m’emballe pas si vite moi.
   Le premier jour enfin arrivé, maman me déguise en tout neuf, quelle idée! Je ne me reconnais même pas dans la glace du hall de l’immeuble. Ma chemise me gratte, mes chaussures me serrent. Oh ! Ça m’a l’air mal parti cette journée. Je la connais pourtant cette école, je l’ai visitée quand maman et papa sont venus m’inscrire ; je ne savais pas qu’un seul détail changerait tout : ce jour là, il n’y avait pas d’enfants.
   Aujourd’hui, ça grouille partout.
   Je suis bien accueilli par une dame très gentille, avec un vieux prénom comme Bernadette ou Antoinette, je n’ai pas bien compris à cause du bruit qu’il y a dans cette classe. Je n’en crois pas mes oreilles, Logan, le caïd du square, la terreur du bac à sable hurle à pleins poumons, il est tout rouge. Il appelle sa mère. Voilà qu’il entraîne avec lui tout un concert de braillards, la dame en « ette », peut-être bien Paulette ou Suzette, ne sait plus où donner de la tête. Elle console, cajole les plus forts en voix, court après les fugitifs. Et moi, sans faire de bruit j’ai mal aussi à mon cœur, peut-être plus mal que tous ces chialeurs mais mon silence m’isole. Josette ou Perlette ne me voit pas. On tourne autour de moi, on me bouscule. Pour la première fois sans maman et papa j’ai mal tout seul. Je ne digère pas la trahison, on m’a menti, personne ne chante de chanson, on n’a pas sorti la peinture sans doute à cause des fous furieux qui nous en font voir de toutes les couleurs. J’essaie de prendre un jeu, mais une personne me l’arrache des mains. Je vois bien que je suis chez les sauvages. En plus il faut être propre tous ensemble, à la même heure devant tout le monde. Moi aussi je pleurerais bien mais Jeannette ou Odette n’a plus de temps pour moi.
   Alors je fais un plan d’évasion, à l’heure de la cantine, sans faire de bruit, je prends mon doudou, je me glisse dans l’ombre d’un papa et je sors de l’école.
   Dehors tout me semble si calme. Je vais m’allonger à côté du monsieur qui dort sur un banc. Maman m’a dit que c’était quelqu’un qui n’aimait pas vivre avec les autres Je crois que je suis comme lui. C’est dommage elle avait l’air gentille Pierrette... Claudette... Ginette ? Tout ce que je sais c’est que le monsieur du banc, il s’appelle Bébert.


Anonyme


Trait-1