Le livre du livre ou le chemin de l’imagination


   Il m’a toujours semblé que l’intérêt d’un livre résidait dans la place que l’auteur réservait à son lecteur, dans l’espace d’imagination qu’il lui laissait lors de la lecture, dans la manière dont il jouait avec lui en proposant et non en imposant, dans le respect qu’il pouvait avoir à accompagner sans trop obliger.
   Le roman La taverne du Doge Loredan[1] de l’italien Alberto Ongaro, illustre complètement ce propos. On peut d’ailleurs y lire : « le lecteur pourrait être le personnage le plus important de tout livre si seulement les auteurs lui accordaient plus d’espace (…) Lui seul est autorisé à continuer le livre dans les développements qui lui sont propres et qui sont encore souterrains.[2] » Et pourtant il s’agit bien ici d’un roman et non d’un essai comme cette citation pourrait le laisser croire ; un roman habilement monté ; l’histoire d’une histoire dans l’histoire qui en cache une troisième : celle du lecteur. Ongaro pousse même jusqu’à proposer des blancs à son lecteur sous la forme de pages à remplir, de péripéties à inventer ou à laisser venir, tout embarqués que nous sommes dans notre propre imagination. « Qu’était-ce donc que l’imagination ? Etait-ce elle qui faisait exister ce qu’elle croyait inventer ou n’inventait-elle rien parce que tout existait déjà ?[3]  »
   Je défends donc cette affirmation que l’essentiel dans le livre est l’espace d’aise qu’il propose au lecteur pour y déployer sa propre imagination. Le procédé du livre dans le livre semble réaliser cet objectif même s’il est loin d’être le seul, sinon pourquoi la métaphore existerait-elle ? Chez Ongaro les métaphores sont parfois des monstres bien réels, rampants et gluants elles représentent « des montagnes de désirs inassouvis en putréfaction ».
   Mais Ongaro n’est pas le premier à se frotter au procédé du livre dans le livre. On se souvient — et si ce n’est pas le cas il n’est pas trop tard pour le découvrir, de l’excellent livre La  taverne des idées[4] de Somoza où une enquête policière sur le meurtre d’un éphèbe semblait être l’argument du livre alors que le lecteur se trouvait déjà entraîné en compagnie d’un traducteur de textes anciens dans ce qui pourrait être la revanche de la littérature contre la philosophie. Là encore au moins quatre histoires dans le livre dont celle du lecteur qui se délecte d’être ainsi considéré – enfin –, comme un personnage, un acteur de cette littérature qu’il affectionne tant et qui sait parfois si bien le lui rendre. « Soyons sincères, lecteur : n’as-tu pas tu pas parfois la sensation affolante qu’un texte, par exemple celui-là même que tu es en train de lire, s’adresse à toi personnellement ?[5] » Peut-être est-ce en cet endroit justement que se place l’art d’écrire, dans l’universalité de ce qui se lit ; mais alors le livre dans le livre et le procédé qui consiste à interpeller directement le lecteur serait un jeu un peu facile !
   Facile ? Et si la méthode était davantage didactique ? Montrer par l’exemple que les niveaux de lecture existent réellement et qu’ils ont chacun leur place dans le texte ; au lecteur de trouver le sien en usant de son imagination ainsi libérée et autorisée par l’auteur. Comment alors ne pas parler de Train de nuit pour Lisbonne[6] de Pascal Mercier qui raconte comment la vie de Raimund Grégorius, traducteur de textes anciens (tiens, lui aussi !) voit sa vie transformée par la découverte inopinée du livre d’un aristocrate portugais, ou comment une lecture peut changer une vie parce qu’à un moment donné deux discours se seront rencontrés : « Le torrent des pensées, images et sentiments qui coule en nous à tout moment, il a une telle force, ce torrent déferlant, que ce serait un miracle, s’il n’emportait pas pour les livrer à l’oubli toutes les paroles qu’un autre nous dit, sauf si par hasard, tout à fait par
hasard, elle s’adaptent à nos propres paroles.[7]
   « L’imagination, c’est notre ultime sanctuaire.[8] » ; gageons alors que le livre soit aussi le sanctuaire du lecteur.

Edith Le Gruiec

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                                              — Crédits —


[1] Ibid., p 286
[2]
Ibid., p 276
[3]
La taverne des idées, José Carlos Somoza, Actes Sud 2002
[4]
Ibid., p183
[5]
Train de nuit pour Lisbonne, Pascal Mercier, Maren Sell Editeurs 2006
[7]
Ibid., p161
[8]
Ibid., p 248

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