La version originale sous-titrée ou comment l’écrit
s’adapte à l’écran

   Traduire un livre est souvent sujet à controverse, pour preuve le dernier ouvrage d’Umberto Eco Dire presque la même chose. Expériences de traduction[1].
Un « presque » qui change tout. Umberto Eco pose une fois de plus le problème de la traduction littéraire. Un problème insoluble par essence. Mais dont il est légitime de chercher les failles. Pour certains ouvrages existe une multitude de traductions. Surtout lorsqu’il s’agit d’un « classique », étranger de surcroît.
   Imaginons qu’une œuvre soit traduite de la meilleure manière possible, un sommet en matière de traduction, un résultat optimal à la clef. Pourquoi, après une traduction si brillante, une autre parvient-elle à la supplanter quelques années plus tard ? La réponse peut sembler évidente : si l’œuvre est immuable, son expression avec le temps évolue. Dans sa langue d’origine aussi bien que dans une autre. L’humour de Cervantès n’est pas le même que celui d’Eduardo Mendoza. Certes, une œuvre moderne aura la légitimité de sa langue d’origine, mais si celle-ci devient incompréhensible avec le passage du temps, il faudra hélas l’actualiser… Un acte souvent considéré comme sacrilège !
   « Le cinéma, médium par essence populaire, est évidemment plus propice à des écarts de sens que la littérature. Et pourtant, le moment où la traduction littéraire bascule dans l’adaptation, et les distorsions culturelles qu’elle suppose, n’est jamais très loin. Jusqu’aux années 1960, il était communément admis en France qu’un texte traduit doive gommer l’« exotisme » des situations, personnages et inflexions de l’original. Depuis, la tendance s’est inversée, la primauté étant désormais donnée à la fidélité vis-à-vis de la culture et de la langue de départ » considère Bernard Cohen, traducteur-adaptateur de métier.
   De nombreuses erreurs de traduction ont ainsi été répertoriées, notamment sur le site de Kino digital. Voici quelques exemples de détournement de sens, que nous espérons tous involontaires : dans Alamo de John Wayne et John Ford, on peut entendre à 2h 26 min. 11 sec. : « La batterie n°3 par ici ! » traduit par « Portez les blessés à l’infirmerie ! Dépêchons-nous ! » Le sous-titre métamorphose des canons en infirmiers. Or, à l’écran apparaît effectivement un groupe de combattants en train de déplacer un canon, et non des blessés. Fruits de la malheureuse inattention, voire de la désinvolture, de l’adaptateur, ces fautes deviennent inacceptables lorsqu’elles résultent d’une autocensure. Le film Belles à mourir de Michael Patrick Jann est soumis à une légère aseptisation. Dans la VO, le gérant d’un magasin de meubles, quelque peu antisémite, dit à deux clients : « Hey, Tim, Carla ! Listen : You two don’t jew me down to much on that dinette, I’ll throw in a hutch for free. Ok ? » Littéralement: « Hé, Tim, Carla, écoutez : faites pas trop les Juifs pour cette salle à manger, j’offre le vaisselier en prime, c’est d’accord ? » Une version sans doute politiquement trop incorrecte pour le traducteur, qui dans la VF, sous-titre : « Hé, Tim , Carla ! Ecoutez, vous vendez cette salle à manger sans ristourne et vous offrez le vaisselier en prime, c’est compris ? » En plus du contresens par lequel le vendeur se retrouve client, le « faites pas trop les Juifs » est lui, complètement occulté. A croire qu’il n’y a pas d’antisémites en France !
   Malgré la nécessité de coller au maximum aux textes du scénario original, Bernard Cohen ajoute qu’il est nécessaire de savoir parfois s’éloigner de la version originale afin que l’adaptation fasse sens. Il donne pour exemple le nom d’une référence de la mode, Inès de la Fressange citée dans un film de Francis Weber. Cette référence se transforme dans la version américaine en Naomi Campbell. Une trahison certes, mais nécessaire. La traduction est parlante pour le spectateur américain.
   Le milieu français de la traduction reconnaît aujourd’hui la primauté du sens sur la fidélité « toute bête » au texte initial. En littérature, Umberto Eco privilégie également cette posture, où les enjeux sont d’ailleurs les mêmes que devant l’écran. L’universitaire italien distingue une traduction interlinguale (Jakobson) d’une traduction intersémiotique c’est-à-dire d’un code à un autre, d’un roman à un film, d’un film à une bande dessinée, d’un tableau à un poème etc.
   D’autre part, on pourrait croire que le visuel facilite la compréhension. Or, ce n’est pas si évident, car le sens d’une image est toujours ultra subjectif et dépend du commentaire, de la parole ou du sous-titre qui lui sont accolés. Et le relatif laxisme, dans le domaine de la traduction-adaptation cinématographique accentue les obstacles, le plus important à surmonter étant la transition de l’oral à l’écrit. Une négociation que le traducteur-adaptateur se doit de gérer avec finesse et doigté. Le second écueil provient de l’amoindrissement en volume écrit du texte original. Il faut savoir que 50 à 70 % des dialogues disparaissent. Une conséquence logique de la vitesse d’écoute plus rapide que celle de la lecture. D’où un travail de synthèse inhérent à l’adaptation écrite des dialogues ; un travail de présélection dont la finalité est un sous-titrage rapidement lisible.
   La part créatrice de l’adaptateur, son champ d’initiative soulève aussi de nombreuses interrogations : où est le style personnel dans le scénario préétabli par le réalisateur, écrit par le scénariste, et retravaillé par le metteur en scène ? Où est le traducteur derrière les phrases écrites par un autre et articulées par un second ? Dans quelle mesure le traducteur peut-il laisser pointer son humour, suggérer ses doutes, laisser se profiler ironie ou sarcasmes ? Comment transcender l’écran pour apparaître dans tout l’éclat de son génie, de sa mièvrerie ou de sa finesse ?
   Un bon traducteur se reconnaît d’abord au fait que le spectateur a l’impression en lisant les sous-titres d’entendre — oserais-je dire comprendre ? — la version originale. Pour citer Ladere, l’adaptateur est un « auteur en second ». Sa tâche est de garder le sens et l’effet de l’original, mais le produit est reformulé. Cette dernière mise en forme représente l’acte créateur de l’adaptateur. L’originalité des dialogues et le plaisir de les lire, de les intégrer sont ensuite dus à son style et à sa maîtrise de la langue.
   A une époque où l’audio-visuel semble en perpétuelle mutation, nous avons plus que jamais besoin de ce médiateur culturel qu’est un bon traducteur.


Lorène Morvan

fleche-1


                                              — Crédits —


[1] Umberto Eco, Dire presque la même chose. Expériences de traductions. Traduit de l’italien par Myriem Bouzaher, éd. Grasset, Paris, 2007.

Trait-1

Cont@ct