Acid litt
[Conjecture n° 3]
Les
bombes littéraires n’ont pas besoin d’être
explosives pour exploser.
« Un
jour que je regardais des formules chimiques, vous
savez,
celles qui sont comme les écailles d’une carapace
de tortue,
j’ai trouvé qu’elles ressemblaient à des
caractères chinois.
J’ai pensé que cela pouvait être amusant
d’aborder
l’étude de ces derniers avec la méthode
qu’on utilise
pour analyser la combinaison de
l’atome… »
Yoko Ogawa
Dans
Acide
sulfurique, la règle
du jeu de téléréalité intitulé Concentration
est déjà
connue, ce sont les postulats de la Shoah :
déshumanisation et inhumanité. Le parallèle suffit à
faire de cette fiction une bombe écrite, par
définition, au vitriol (acide sulfurique concentré).
Ce qui se
démontre, d’ailleurs, littérairement et
chimiquement.
Car si
l’homophonie entre le nom de Pietro Livi, héros
d’Acide
sulfurique et celui de
Primo Levi n’était pas suffisante, le simple
énoncé de la condition de participation à
Concentration
établirait
de manière troublante l’existence d’un
certain lien de parenté entre le brûlot de Nothomb
et Si
c’est un homme, de Primo
Levi : « Etre humain était le critère
unique ».
Or Primo
Levi est également l’auteur d’un
Système
périodique[2] dans
lequel il associe à chacun des « événements
chimiques » qui ont marqué sa vie un élément du
système périodique de Mendeleiev. Naît ainsi un ordre,
non à proprement parler chronologique, mais
chimique ; un ordonnancement symbole d’une
victoire sur la matière : « il est nécessaire
de compre ndre
la matière pour comprendre l’univers et
nous-mêmes », dit Levi.
Et si on essayait de décoder Acide
sulfurique à
l’aide des éléments-événements chimiques
du Système
de
Levi ?
H2SO4,
c’est la formule de cet « acide fort,
corrosif, qui attaque les métaux sauf l’or et le
platine », l’acide sulfurique.
Des trois
éléments qui le composent, deux figurent au tableau de
Levi : l’hydrogène (H), et le soufre (S).
Hydrogène
y est
l’explosion primitive, la mise à l’épreuve
par deux apprentis chimistes des vérités des manuels
scolaires. C’est l’expérience originelle,
celle qui rend possible toutes les autres.
Soufre
est aussi
une explosion, mais empêchée, la neutralisation
d’une chaudière qui s’emballe.
Acide
sulfurique entretient
donc bien, d’une manière ou l’autre, un
rapport chimique avec l’explosion.
Du côté
négatif de la définition, en quelque sorte,
c’est-à-dire du point de vue des métaux qui
résistent à l’acide minéral et rongeur,
Or
est
l’histoire d’un trouveur d’or (Au)
dans une rivière enchantée, « inépuisable
ruisselet d’or, file de jours sans fin ».
On a donc : Au = temps.
Cet élément
résistant prend la figure de l’opposition à la
barbarie nazie : « Ils nous dirent que notre
intolérance moqueuse à ce régime ne suffisait pas,
qu’elle devait se tourner en colère, et la colère
être canalisée dans une révolte organisée qui
éclaterait au moment opportun, mais ils ne nous
apprirent pas à confectionner une grenade ni à tirer au
fusil »… Le même esprit de résistance permet
à l’héroïne d’Acide Sulfurique de révéler
l’être humain en la kapo Zdena.
Acide
sulfurique voit la
victoire de l’or : la règle chimique est
vérifiée.
Cet
« or qui repousse » et qu’il est
inutile d’accumuler rappelle aussi la manne de
chaque matin, pain du ciel qui ne se conserve pas. Or
c’est au fond la manne, qui, par définition[3],
est à l’origine de toute résistance en ce
qu’elle symbolise le propre de
l’homme : la nécessité d’un étonnement
chaque jour renouvelé[4], la capacité à se poser des
questions.
Donc :
Au = manne = question. Et, par transitivité :
manne = temps.
La
déchronologisation du temps au profit de
l’analyse chimique ne serait donc pas pour Levi
la négation de son essence, mais un moyen de maîtriser
sa propre vie, comme on vainc la matière.
« L’homme n’est pas une simple
machine, dont les actions, réduites à de purs
mouvements, pourraient être intégralement prévisibles.
L’homme n’est pas destin, sauf s’il
accepte d’être pré-historique, c’est-à-dire
d’être en passivité radicale.
L’homme-question est historique (…).
L’homme-question est l’homme qui a compris
que la vie consiste à transformer le destin en
Histoire[5]. »
Ironie
suprême : dans Acide
Sulfurique, tout ce
qui reste aux deux amoureux pour se retrouver à la fin
du jeu après la désertification totale de
Concentration
est la
paléontologie – un indice préhistorique qui
leur donne la possibilité de reconstruire une histoire
et une civilisation après la barbarie.
Si
l’existence humaine est désormais possible, ce
n’est pas tant grâce à l’oxygène, absent du
Système, mais au carbone, absent de l’acide.
Le carbone
(C), élément de vie, est représenté dans le
Système
par
l’atome à l’œuvre dans
l’écriture de ce même Système.
C = vie =
écriture.
Le temps
divisé en éléments est donc finalement retrouvé au
centuple dans l’écriture qui le transcende :
« c’est un plaisir de raconter les ennuis
passés » sont ainsi les premiers mots du
Système
–
quand on sait que certains événements chimiques se sont
déroulés au Lager…
Cette
écriture toute-puissante et vivante qui démonte et
remonte le temps fait aussi exploser des bombes
impossibles. Acide
Sulfurique est
l’anti-titre qui donne définitivement au roman
celui de « bombe ». Car le cocktail Molotov
dont Zdena menace de tout faire sauter si l’on
n’en finit pas avec Concentration
n’est
qu’un leurre, faute précisément d’acide
sulfurique. Il est cette grenade qu’on n’a
pas appris à fabriquer, une mixture inoffensive :
« Il paraît qu’on trouve de l’acide
sulfurique dans les vieilles batteries, mais je ne sais
pas dans quelle partie », dit Zdena.
Il
n’y a pas de H2SO4,
et pourtant Acide
sulfurique explose.
C.Q.F.D.
Olivia
Cham
— Crédits —
[1]
Acide
sulfurique, Amélie
Nothomb, Albin Michel, 2005.
[2] Le
Système périodique, Primo
Levi, 1975, Livre de poche biblio n° 3229.
[3] Le mot « manne » signifie en hébreu
« Qu’est-ce que
c’est ? ».
[4] Cf. C’est
pour cela qu’on aime les
libellules,
Marc-Alain Ouaknin, Calmann-Lévy, 1998, Seuil,
points essais n° 453.
[5] Marc-Alain Ouaknin, ibid.
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