Un monde littéraire sur le
web
Nouveauté
sur le web en 2007 : le prix littéraire des
blogauteurs, décerné à un écrivain n’ayant jamais été
publié, pour une œuvre inédite, présentée sur la toile
au vote des internautes. Le candidat qui remporte le
plus de suffrages décroche le prix : un contrat
d’édition chez la célèbre maison Plon.
Autre
récompense littéraire sur le net : le prix
littéraire attribué chaque 1er
janvier par
le salon du livre du net, un salon virtuel, à une œuvre
parue chez un éditeur traditionnel. Ouvrage récompensé
cette année : Toute
humanité mise à part,
d’Emmanuelle Urien.
A ce jour,
il n’existerait, semble-t-il, pas de prix Internet
décerné à une œuvre diffusée sur le web uniquement.
Pourtant, les sites littéraires abondent. Il y en
aurait plus de 4 000, d’après le portail Liens
Annuaire. Revues ou éditeurs en ligne, sites
d’écrivains, blogs, forums, sites perso… Les célébrités
de l’édition papier ne dédaignent d’ailleurs pas
Internet : Michel Houellebecq dispose par exemple
d’un blog sur la toile.
Les autres se font volontiers interviewer dans le cadre
de revues en ligne, ou pour des déclinaisons Internet
de revues littéraires vendues en librairies.
Cependant,
nos grands auteurs contemporains se servent encore
assez peu d’Internet pour diffuser leurs œuvres. Le web
francophone serait-il trop jeune pour les attirer ?
Datant du milieu des années 1990, il se rapproche des
quinze ans aujourd’hui. Ce n’est pas beaucoup. D’autant
plus que ce nouveau moyen de communication étant très
lié à l’informatique, on a cherché au départ – et on
cherche encore – à créer une « littérature
Internet » issue, non pas d’un auteur, mais de
logiciels programmés. Le texte fourni par la machine
est cohérent, il présente même des qualités
littéraires. Toutefois, il n’a pas été créé directement
par un cerveau humain. Ainsi Trajectoires,
roman génératif en ligne de Jean-Pierre Balpe.
Ces
expériences mises à part, la grande majorité des textes
littéraires que l’on découvre sur Internet sont des
inédits d’auteurs qui veulent être lus par ce biais, et
surtout être repérés par un éditeur traditionnel. Ce
n’est pas la magie du papier qui fonctionne, c’est la
réalité d’un circuit de diffusion. Sur le web, ce sont
les internautes qui font vivre les œuvres : ils
les lisent, les commentent, les recommandent. En
édition traditionnelle, ce sont surtout les médias qui
jouent ce rôle : télévision, radio, presse
magazine. Un article, un entretien de l’auteur, un
débat ? Le nombre d’exemplaires vendus s’envole en
flèche.
On reproche
aussi à l’édition traditionnelle de privilégier les
œuvres qui rapportent — biographies, littérature
intimiste, fictions à suspense — au détriment des
véritables créations littéraires. Les auteurs les plus
doués se retrouveraient-ils alors sur Internet ?
Les textes les plus inventifs seraient-ils à lire sur
le web ? Il y en a, effectivement, mais pas
toujours accessibles : que dire des œuvres en
caractères blancs sur fond noir, qui font mal aux yeux
au bout de cinq minutes, des pages de présentation
surchargées ou au contraire si sommaires, qu’on croit
lire du code informatique plutôt que des titres de
nouvelles ? Que dire encore des adresses Internet
qui redirigent vers un message d’erreur, parce que le
lien hypertexte n’a pas été mis à jour ?
Ces détails
ont leur importance, car lire sur Internet doit pouvoir
se faire grâce à l’écran uniquement, en laissant
éteinte son imprimante. Les nouveaux ordinateurs
fatiguent moins la vue ; de plus, on s’est habitué
à lire ainsi. Il y a dix ans, on imprimait son courrier
électronique pour en prendre connaissance ;
aujourd’hui, on s’entend traiter de technophobe ou
d’anti-écolo si l’on fait la même chose. Lire sur écran
des textes courts est donc entré dans nos mœurs.
Parfait pour les poèmes ou les nouvelles. Mais un
roman ? C’est plus délicat. Ceux qui ont
l’habitude de lire à l’horizontale - sur divan, canapé
ou fauteuil incliné - n’essaieront même pas. Les autres
tenteront l’expérience et auront vite l’impression de
se retrouver au bureau, en train de traquer les fautes
d’orthographe d’un long dossier à valider.
Les formes
brèves semblent par conséquent être plus adaptées au
web, et l’on attend avec impatience que certains créent
le mini-roman Internet. En dix pages maximum (ou
15 000 signes), écrire une histoire
complète : intrigue, personnages, densité
temporelle, interaction des événements…
L’Ulysse
de James
Joyce inversé, toute une vie (ou plusieurs) en 250
lignes. Ce mini-roman ne serait pas une nouvelle,
celle-ci étant construite autour d’un temps fort, avec
peu de personnages et une intrigue servant à annoncer
la chute. On pourrait aussi inventer le mini-roman par
courriel, sur le modèle du roman épistolaire. En dix
pages aussi, les messages ayant un format libre de
quelques mots à plusieurs lignes.
On entend
souvent dire de la poésie qu’elle représente la
littérature par excellence : un vers, et toute
l’expérience du monde surgit. Une représentation
sensible, immédiate entre le lecteur et le discours du
poème. Dans les pages d’une nouvelle ou d’un roman,
cette représentation est « diluée » dans la
longueur du texte. Or, sur Internet, les textes, qui
ont tendance à être plus courts, permettent de
ressentir avec plus d’intensité l’expérience
littéraire. Si tous les auteurs jouent le jeu et
considèrent le web comme un éditeur en ligne. Un
éditeur plus exigeant que les autres, car l’art se crée
sans recettes - à la différence des biographies, de la
littérature intimiste et des fictions à suspense qui
s’écrivent comme on bat des œufs pour faire une
omelette.
Estelle
Mariotte