Histoires d’entreprises
L’histoire
d’une entreprise, une fois ses premiers salariés partis
à la retraite ne sera-t-elle pas disséminée dans
le Léthé, le fleuve de l’oubli ? Que restera-t-il
d’elle ? Des rapports de stage en trois
parties ? Des coupures de journaux ? De
vieilles brochures du département communication ?
Les fichiers comptables ?
C’est si
peu face à tant de moments vécus, de carrières,
d’émotions ; c’est peu face à l’oubli, l’ignorance
et la froideur chiffrée.
Il pourrait
rester un livre, l’histoire racontée avec talent et
verve, que l’on lirait comme un roman…
Nous avons
l’habitude de publier un extrait dans cette rubrique
mais Sylvie Noëlle Carrot, écrivain privé n’a pu nous
en livrer un : son premier travail est en
cours. Ce sera l’histoire d’un hôpital pour enfants
polyhandicapés, écrit du point de vue du bâtiment.
« Un DVD avait été conçu l’année dernière, il
fallait donc que je trouve une approche différente et,
ce qui avait réellement entre-temps changé, était
le bâtiment. »
Après avoir
produit de la vulgarisation scientifique sous forme
audiovisuelle dans le privé, la jeune femme s’est
faite écrivain-biographe
pour les particuliers ; aujourd’hui, en devenant
écrivain en entreprise, elle lie ces deux expériences.
Écrivain
pour entreprises ? Étrange idée ! Cette
activité de mouvance anglo-saxonne commence pourtant à
venir en France surtout dans les grands groupes. Sylvie
Noëlle Carrot souhaite travailler avec les
P.M.E. : elles ne sont pas spontanément
demandeuses, admet-elle, mais il existe un besoin si le
projet n’est pas d’un coût exorbitant.
Hormis un
respect de confidentialité plus strict pour les
particuliers, le modus operandi d’une biographie ou
d’un roman d’entreprise est le même : entretien,
proposition d’une façon de raconter l’histoire, et
envoi d’un texte après chaque séance. L’écoute et la
recherche d’une stratégie d’écriture adéquate sont les
étapes essentielles de ce travail qui exige de
nombreuses qualités humaines.
Ecrivain
privé ? Hagiographe, nègre, dactylo ? La
jeune femme ne se contente pas de retranscrire comme
une secrétaire et de vous relier le tout avec une image
en couverture. Le résultat doit être un objet
esthétique, elle soigne la beauté de la mise en page
allant jusqu’à apprendre la calligraphie. Mais tout
d’abord, elle analyse les souhaits, cherche à se mettre
dans la peau de son interlocuteur : « le plus
difficile est de se retrouver face à son ordinateur
après les entretiens et de devoir s’imaginer à la place
de quelqu’un qui a une vie opposée à la vôtre, par
exemple celle d’un homme de cinquante ans. » Elle
fouille parmi les formes littéraires les plus adéquates
à chaque situation : une ellipse pour un trou de
mémoire, une personnification pour une maladie
éprouvante. Il faut inventer des personnages fictifs
parfois. « Mais ce n’est pas un roman, je ne suis
pas romancière, je suis à l’écoute de la
personne. »
Les gens
veulent un livre pour eux et leurs proches, pour faire
lire des choses qu’ils n’ont pas su dire, ou simplement
comme cadeau familial. Mais que cherchent les
entreprises ? Narcissisme professionnel, outil
d’information ou faire-valoir ? N’ont-elles pas
assez de leur service de com’ ? D’autres ont déjà
fait entrer l’écriture dans les bureaux mais les
buts sont variés : on peut citer Anne-Caroline
Paucot,
« écrivain-consultante, qui conçoit des romans
et polars qui servent à résoudre les conflits
constatés au sein du personnel, des associations
d’ateliers d’écriture qui proposent des
interventions comme retrouver le plaisir d’écrire,
écrire au travail. »
Mémoryscope,
la structure de Sylvie Noëlle Carrot n’a pas vocation à
proposer des thérapies créatives pour salariés : sa
mission est basée sur la mémoire et la compréhension.
Elle a observé qu’un véritable besoin de posséder un
socle de connaissances communes se fait ressentir dans
les entreprises : comment empêcher la perte des
savoirs lors des départs à la retraite ? Puis « Les
gens ignorent parfois ce que font les autres, les
ingénieurs en recherche et développement ne
communiquent pas avec le département marketing et
vice-versa… »
Et que
cherchent les écrivains ? A écrire et… écrire
encore. Et à en vivre. Balzac imaginait des feuilletons
romantico-historiques parallèlement à ses œuvres,
certains de ses pairs rédigeront des livres scolaires,
d’autres des traductions : il s’agit simplement de
savoir distinguer œuvre et produit.
Simplement ?
Mais nos critères sont-ils adéquats ? Nous avons
plus ou moins l’idée qu’un artiste conçoit et ensuite
cherche à vendre, qu’il initie et dirige un travail que
personne n’a demandé mais qui se révèlera une œuvre.
Nous avons l’idée que cette œuvre se distinguera d’un
produit par une originalité propre et, nous en arrivons
à un raccourci : s’il s’agit d’une commande
précise, l’écrivain ne crée plus, il exécute.
Or ce
raisonnement omet un pan entier de l’art : les
sculptures de Rodin, réalisées sur commande
seraient-elles des produits ? Et les portraits
réalisés par de grands maîtres ?
Un artiste
ne crée-t-il une œuvre lorsqu’il sait transcender les
contraintes ?
Sylvie
Noëlle ne rédige pas des supports de communication mais
une histoire, histoire demandée par une entreprise
comme un portrait pouvait l’être par un noble. Le
portrait pouvait être conventionnel ou génial ; un
roman d’entreprise, en s’appropriant les règles d’un
nouveau genre, donnera-t-il lieu à de petites
merveilles ou deviendra-t-il une fourniture de
bureau, décorative et pratique ?
Adélaïde
Simon
— Crédits —
Aucun
crédit pour cet article.
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